« Périphérique, Terre promise » Samedi 23 mars, 2013

35KM_13

Extrait du blog « Périphérique Terre promise » sur Le Monde.fr du collectif Babel Photo à suivre du 22 mars jusqu’au 25 avril 2013

J’ai débuté ce parcours à Ivry-sur-Seine comme on entame un pèlerinage. Drôle de Chemin de Compostelle, diront certains. Je ne m’explique pas ce choix mais amasse les souvenirs de gosse qui refont surface.


Le périph’ entre la porte de Gentilly et la porte d’Orléans
© Sébastien Sindeu / Babel Photo

 

Enfant, je franchissais le périph’ depuis Ivry-sur-Seine pour aller à l’école place Jeanne d’Arc, dans le XIIIe arrondissement. Je me souviens très bien de la voie ferrée qu’il fallait longer, puis le périphérique à franchir, imposant et bruyant pour un gamin de sept ans. A l’époque, Ivry était une ville ouvrière marquée par une forte concentration maghrébine ; on avait fait venir cette main d’œuvre bon marché pour faire face à la croissance frénétique des Trente Glorieuses. Puis aujourd’hui, la flambée des prix de l’immobilier déloge irrémédiablement cette population. Pourtant, ici, c’est chez eux. Si les gosses avec qui je jouais au foot rue Marceau ont grandit, le périph a gardé pour eux la signification symbolique de l’exclusion.


Le périph’ entre porte d’Orléans et la porte de Vanves
© Sébastien Sindeu / Babel Photo

 

J’ai ensuite passé de nombreuses années « en province », comme on dit, avant de revenir m’installer dans la capitale. Lors de mon retour à Paris, vingt ans plus tard, je n’ai pas tout de suite ressenti cette frontière. C’est à force de déambuler dans Paris et d’explorer sa banlieue à la recherche de sujets, de convoquer les souvenirs de mon enfance parisienne, que le thème du périph’ s’est imposé comme une évidence au photographe que je suis.

Je suis donc parti avec mon regard d’adulte et mon âme de gosse le long de cette cicatrice béante – l’idée étant tout autant de rendre hommage à une ressource photographique et documentaire inépuisable que de palper le pouls de la ville alentour, de la sentir vivante sous l’asphalte grisâtre, de l’imaginer vibrante à l’image des rifts entre deux plaques continentales. Je voulais voir frémir l’axe de béton au passage d’un train, sentir cette secousse, là, au fond des entrailles, et faire du périph’ pour un instant l’endroit de la ville où mon âme se dessine.


Le périph’ entre la porte de La Villette et la porte d ‘Aubervilliers
© Sébastien Sindeu / Babel Photo

 

Le périph’ abrite sept millions d’histoires potentielles : celles des 2,5 millions de Parisiens et celles des 4,5 millions de Banlieusards. Le passage de la frontière se matérialise de moins en moins. Mais dans les têtes, la démarcation est encore vivace : quartiers bourgeois contre quartiers ouvriers, désert culturel contre profusion de divertissement… La ville se transforme lentement le long des 35 km d’enceinte, dernier rempart à abattre pour faire de Paris une ville globale et accessible pour tous. Un rêve à challenger.

http://peripherique.blog.lemonde.fr

Sébastien Sindeu / Babel Photo