DétroitS Mardi 10 avril, 2012

gibraltar

A l’occasion de l’exposition au Centre Atlantique de la photo à Brest (à partir du 27 avril) et du livre Détroits aux Editions Le bec en l’air (sortie le 3 mai), un auteur invité vient, chaque semaine, donner sa vision du détroit.

Cette semaine, Nora Mareï, géographe, doctorante à l’université de Nantes, nous propose une mise en perspective du détroit de Gibraltar. Extraits d’un article intitulé « Gibraltar, fenêtre sur le monde pour l’Espagne ».

PDF : Echogeo numero 19

PDF : HG Marei – Le détroit de Gibraltar

Depuis toujours, le détroit de Gibraltar est un espace observé et convoité, dont les fonctions ont évolué à chaque époque de l’histoire. L’ouverture du canal de Suez, en 1869, a cependant accéléré son destin. Il devient le goulet majeur des routes maritimes en provenance d’Asie.

Voie de passage intercontinental et interocéanique, le détroit de Gibraltar est long de 60 km, pour une largeur minimale de 14 km. Il peut être délimité par deux droites tirées de cap à cap : du côté de l’Atlantique entre les caps Trafalgar et Spartel (44,5 km) ; et du côté Méditerranéen, entre les Puntas Europa et Almina (23,7 km). La circulation générale des courants1 dans le détroit est originale car s’y superposent deux flux opposés et permanents. Par vents forts, la mer peut y être très mouvementée,voire dangereuse pour les petits navires. Par mauvais temps, la navigation dans le détroit de Gibraltar est plus facile dans le sens ouest-est, guidée par les vents et les courants, qui s’ils peuvent être violents ne sont pas dangereux, à condition de rester dans la zone médiane du passage. Cependant le trafic maritime transversal est permanent et donc les risques de collision relativement élevés. La baie d’Algeciras (ou de Gibraltar) est la plus grande baie du détroit, elle a un rôle fondamental dans l’Espagne contemporaine en raison des investissements consentis depuis l’époque franquiste. Elle s’étend sur plus de cinq milles vers le Nord pour une largeur de trois milles. Tête d’un canyon sous-marin, les profondeurs atteignent 300 à 400 mètres dans sa partie centrale, il n’y a donc pas de limite de tirant d’eau pour les mouillages, les plus sûrs du détroit de Gibraltar. Dans cette baie prennent place d’un côté les infrastructures portuaires de Gibraltar et, en face, celle du port d’Algeciras, aujourd’hui premier port d’Espagne.

(…) Aujourd’hui même si le détroit de Gibraltar est un point névralgique, une porte du commerce international, il est l’une des régions frontières les plus instables de l’U.E : migrations clandestines, narcotrafic et commerce interlope, terrorisme, et enfin risques pour l’environnement menacent lourdement cet espace. Si ces tendances persistent, la région du détroit peut se trouver de plus en plus impliquée dans des problèmes géopolitiques car l’enchevêtrement des frontières sur ce territoire et les pressions migratoires qui s’y exercent sont source de nombreuses tensions. Sur ce passage, les aspects négatifs et positifs de la mondialisation sont exacerbés. Les échanges commerciaux tentent d’atteindre un niveau d’intégration et de fluidité maximale pendant que le passage des hommes devient de plus en plus surveillé et contrôlé comme l’atteste l’important dispositif de contrôle radar mis en place par le gouvernement espagnol. Opérationnel depuis août 2002 sur la zone du détroit, à partir du centre de commandement de la Guardia Civil d’Algeciras, le système intégré de vigilance extérieure (SIVE) a pour objectif « le blindage » total de la frontière andalouse. Le SIVE permet grâce à des radars, caméras thermiques et infrarouges installées dans les six tours construites le long de la côte de détecter sur une dizaine de kilomètres tout mouvement suspect dans le détroit de Gibraltar. Ainsi la Guardia Civil peut intervenir en haute mer pour arrêter les clandestins et éviter les naufrages. La Guardia Civil, corps de sécurité national dépendant des ministères espagnols de l’intérieur et de la défense a affecté 1000 hommes pour cette opération. Leur mission dans le détroit est la lutte contre le trafic de drogue et l’immigration illégale, et la police des pêches. Pour intervenir dans les eaux espagnoles elle arme 37 vedettes de sauvetage. L’Espagne détient de nombreux autres moyens de patrouille : les affaires maritimes chargées du sauvetage en mer et de la lutte contre la pollution arment sept vedettes de sauvetage, neuf vedettes de lutte antipollution, cinq remorqueurs-avitailleurs, un remorqueur de haute mer et neuf remorqueurs affrétés de types divers. Enfin, le service des douanes espagnoles arme 38 patrouilleurs et vedettes. De l’autre côté du détroit, le seul service marocain équivalent est celui des douanes qui disposent de quatre patrouilleurs et de 20 vedettes de sauvetage.

© Sébastien Sindeu – baie d’Algésiras

(…) L’Espagne, avec sa tête de pont sur l’autre rive, est alors la gardienne du détroit. Elle doit être le moteur d’une politique de co-développement Nord-Sud et de développement durable qui pourrait servir d’exemple pour le reste de la Méditerranée. Il existe des deux côtés du détroit un riche patrimoine naturel et culturel, avec des écosystèmes et des modes de vie similaires. Aujourd’hui les pratiques d’usage du territoire diffèrent et le primat est donné audéveloppement économique. Cependant, le 25 octobre 2006, l’UNESCO a approuvé le premier projet de Réserve de Biosphère Intercontinentale, proposée par les comités MaB (Man and Biosphere) de la région Andalousie et du royaume du Maroc. Le territoire proposé, d’une superficie d’un million d’hectares, est déterminé sur la base du large espace de communication entre le continent européen et le continent africain, constitué par le Sud de l’Andalousie et le Nord du Maroc, englobant donc tout le détroit de Gibraltar et les nombreux parcs naturels, réserves naturelles, monumentos naturales, et sites intérêts biologiques et écologiques des deux rives. La gestion commune de tous ces espaces protégées favorise une politique commune de conservation et d’usage des ressources naturelles, premiers pas vers l’intégration régionale.

(…) Carrefour civilisationnel, culturel, économique, commercial, le détroit de Gibraltar est un véritable observatoire de la mondialisation. Réfléchir à l’avenir de cet espace équivaut à réfléchir à l’avenir de l’espace méditerranéen et même, à l’avenir de globe puisque la question est : quel type de développement est-il souhaitable de réaliser pour cet espace transnational et transcontinental ? Aujourd’hui par ce détroit passent les rêves, les utopies, les voyages, mais aussi toute la richesse du monde et ses pièges car la mort s’y arrête parfois emportant avec elle une part de la misère africaine. Il semble alors vain de construire des murs, de blinder les frontières de systèmes de surveillance sophistiqués, puisque les Africains veulent « Partir, partir ! Partir n’importe comment, à n’importe quel prix » (Ben Jelloul, 2006). Ils ne sont pas les seuls, les drames de l’immigration se répètent dans toutes les zones de contact Nord-Sud, comme la frontière mexico-étasunienne, ou caraïbo- étasunienne (Cuba, Haïti…), le détroit du Pas de Calais en est une transposée. L’Espagne, avec sa tête de pont sur l’autre rive, est alors la gardienne du détroit. Elle doit être le moteur d’une politique de co-développement Nord-Sud et de développement durable qui pourrait servir d’exemple pour le reste de la Méditerranée. © Sébastien Sindeu – Tanger, tombeaux des phéniciens

Il existe des deux côtés du détroit un riche patrimoine naturel et culturel, avec des écosystèmes et des modes de vie similaires. Aujourd’hui les pratiques d’usage du territoire diffèrent et le primat est donné au développement économique. Cependant, le 25 octobre 2006, l’UNESCO a approuvé le premier projet de Réserve de Biosphère Intercontinentale, proposée par les comités MaB (Man and Biosphere) de la région Andalousie et du royaume du Maroc. Le territoire proposé, d’une superficie d’un million d’hectares, est déterminé sur la base du large espace de communication entre le continent européen et le continent africain, constitué par le Sud de l’Andalousie et le Nord du Maroc, englobant donc tout le détroit de Gibraltar et les nombreux parcs naturels, réserves naturelles, monumentos naturales, et sites intérêts biologiques et écologiques des deux rives. La gestion commune de tous ces espaces protégées favorise une politique commune de conservation et d’usage des ressources naturelles, premiers pas vers l’intégration régionale.

_

Nora Mareï est géographe à l’université de Nantes, au sein du laboratoire Géolittomer, elle achève une thèse sur le Détroit de Gibraltar. Elle a déjà publié à plusieurs reprises sur les questions maritimes et portuaires, notamment dans le cadre de l’ISEMAR et présenté son travail dans de nombreuses conférences internationales.