DétroitS Mercredi 23 mai, 2012

DETROITS_05

A l’occasion de l’exposition au Centre Atlantique de la Photographie à Brest (jusqu’au 30 juin) et la sortie du livre Détroits aux Editions Le bec en l’air, un auteur invité vient, chaque semaine, donner sa vision du détroit.

Dernier invité de la série, Thibaut Cavaillès, journaliste, avec un texte sur le détroit de Gibraltar et un témoignage sonore d’un migrant à Tanger.

De Tanger à Tarifa

L’espace face à lui le saigne, assèche ses veines du peu de foi qui lui restait. Après tant de route, K. pensait avoir fait le plus dur. Mais il doit s’arrêter là, au bout d’un monde auquel il manque si peu pour être relié à l’autre. Les yeux voient mais le corps lui ne peut rien.

Le détroit de Gibraltar, quand il gronde, peut retenir des voiliers plusieurs jours dans leurs ports. Puis, pour se faire pardonner, il reste calme. La sérénité qu’il dégage alors est saluée par les maisons aux murs blancs de la médina de T.. Une ville sur des collines qui tourne le dos à l’Afrique mais retient dans ses venelles ceux qui veulent s’en échapper.

K. aurait pu calculer et arriver à un résultat infime. Plusieurs 0 suivis d’une virgule avant un dernier chiffre : le rapport entre les milliers de kilomètres parcourus et ceux qui manquent pour atteindre le sable, en face. Très court mais trop loin.

On dit après les inondations que l’eau est pire que le feu, pire que la terre qui tremble, qu’elle s’immisce dans des coins que personne n’atteint, qu’elle laisse trop de traces. Le feu lui détruit, les années ensuite font oublier, le passé effacé. L’eau elle reste toujours là.

K. affronte tous les jours les bleus trop denses de l’Océan et de la Mer Méditerranée. Leurs courants se croisent sous ses yeux, se mêlent d’est en ouest, mais ne vont jamais vers le nord. Il doit souffrir chaque matin la vision de cette barrière indestructible, n’ayant plus même la force de rager contre les 14 kilomètres d’un détroit séparant son monde du notre.

Il arrive d’Afrique subsaharienne. S’est retrouvé en fait dans le pays il y a trois ans et ne cesse encore aujourd’hui, chaque jour, d’arriver ; en transit permanent. Il pensait que la pause à T. durerait quelques jours. Il a franchi plusieurs frontières, a combattu le sort assez de fois pour éviter de laisser sa peau sur la route. Il n’avait pas prévu que le but serait trop bien gardé.

Un jour résigné il a voulu retourner chez lui. A traversé vers le sud le pays honni, est arrivé à la frontière d’un autre plus accueillant puis… Stop ! Il répond qu’on lui a volé ses papiers -parfois pour d’autres c’est la flamme d’un briquet qui les détruit (effacer le passé). Demi-tour. Le vide est puissant, il aspire et ramène K. au pied de ce plongeoir sans issue, au bord du gouffre de Gibraltar.

Il ne comprend pas ce qui l’y attire. Apercevoir les rives de l’autre monde suffit-il à le combler ? Croit-il toujours son rêve possible? Ou alors est-ce la peur de revenir au pays les mains et le regard vides qui l’assignent ici à résidence ?

Il ne veut pas répondre et se dit que les courants meurtriers, s’ils ne vont pas vers le Nord, finiront tout de même un jour par dégueuler son corps sur une plage de l’autre monde.

Thibaut Cavaillès

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Thibaut Cavaillès est journaliste indépendant, il vit et travaille à Tunis.