DétroitS Lundi 14 mai, 2012

gibraltar

A l’occasion de l’exposition au Centre Atlantique de la Photographie à Brest (jusqu’au 30 juin) et la sortie du livre Détroits aux Editions Le bec en l’air, un auteur invité vient, chaque semaine, donner sa vision du détroit.

Cette semaine, Simon Pierre Hamelin, écrivain, avec un texte intitulé « Limes », sur le détroit de Gibraltar.

Limes[1]

Tu dis m’avoir vu un matin de grand vent, me presser jusqu’au port, le pas rapide et vacillant. J’aurais franchi l’épaisse frontière sans savoir, comme on passe une porte refermée prestement, un regret par-dessus l’épaule.

Tu dis ma fuite, légende éclose aussitôt fanée, tu l’auréoles, la brodes au goût de chacun : « Il a passé la frontière, bien au-delà du Détroit » répètes-tu à mi-voix, les yeux écarquillés par l’annonce, rapportée en secret au quatre coins de la ville. Et cela fait les choux gras du Boulevard ; cet après-midi au moins.

Tu dis beaucoup et sans savoir, car cette frontière évidente, je ne la passe pas. Tanger, mon univers dans un mouchoir de poche. Pourtant, j’en ai franchi bien d’autres, et jusqu’aux tiennes, en multitude, invisibles. Je m’en repais toujours et plusieurs fois par jour ; et les nuits de printemps où tout passage devient alors un possible, où je crois tenir un instant suspendu, en équilibre sur tes lignes.

Je passe celle du temps et dans la même demi-heure. Mes lèvres quittent la main gantée d’une Lady anglaise pour venir s’écraser sur un verre de thé brûlant dans le café voisin à ce salon de l’autre siècle, où des nains en tarbouches et djellabas amidonnées servent des capitaines centenaires, des rois de carnaval et aux précieuses manières. Un coq blanc, majestueux, passe de fauteuils en chaises et d’un coup d’aile décoiffe la Lady : il en sera toujours ainsi, n’est-ce pas? En face, par-delà la rue-démarcation, dans le café sombre aux persiennes tirées, les yeux fixés sur la citadelle Europe, des hommes sains au vol arrêté dans la force de l’âge. Et contre les vitres de ce même café, ces hommes sains et qui n’en ont plus l’air, un téléphone dans chaque main, les têtes couvertes de casquettes criardes, parient tout le jour sur l’avenir. Il se joue sur un petit écran tonitruant de promesses à venir : des purs sangs courent à Vincennes, dans la boue, sous les trombes. De part et d’autre, on voue ce même culte au cheval.

Je passe des frontières familières, celles qui séparent les langues, les civilisations en majuscule. Rue d’Angleterre, une babouchka née dans l’exil à Odessa, avant toutes les guerres, m’embrasse le front et me bénit en russe : « Petit Sacha, reviens me voir bientôt. Nous boirons le thé avec la confiture, nous parlerons du pays. N’oublie pas les horaires du bateau pour Gênes, ils ont dû changer depuis… ». Au bas de son immeuble, je demande au détail une Marquise[2] dans mon mauvais sabir – une langue agglutinée de toutes les bohèmes ici échouées. Sidi Bouabid[3] appelle les croyants, Saint-Andrew sonne, c’est dimanche. Batuji baisse le rideau de fer et s’en va en trottinant par la rue du Portugal, des fleurs à la main, le front pointé de safran. Il va fleurir l’idole du minuscule temple hindou qui sommeille en secret dans un coin du cimetière juif. Il est le seul à venir s’y recueillir et le rabbin depuis longtemps ferme les yeux des deux mains. Ganesh est pétant de carmin, ça sent le pétale macéré, l’encens et le beurre rance. Il y a bien un temple à Gibraltar, plus grand et bien plus beau ; mais Batuji n’aime pas la mer, ni les singes.

Je passe la frontière interdite, quelques marches qui serpentent jusqu’à ta chambre. Tu sommeilles ou tu feins le sommeil dans le rythme régulier de ton souffle. Ta poitrine marque le temps ; le contour de ta hanche l’espace.

De frontières, toi, tu n’en reconnais aucune. Mais quand j’aurai passé le Rubicon désiré par tous à en devenir fou, quand j’aurai répondu à l’appel que tu me lances au visage comme un gant ; te souviendras-tu alors de celles que nous avons passées ensemble, sans jamais mettre pied à terre tant le vent nous portait haut et fier? Verras-tu toujours mon sourire décliné sur les visages engourdis des rêveurs d’Europe que tu croises sans cesse? Regretteras-tu un jour le temps où nous étions amis, où j’étais ton passeur de collines en vallées, et sans jamais butter sur le lointain limes ?

On dit t’avoir vu, un matin de grand vent, me presser jusqu’au port, le pas rapide et vacillant. On dit t’avoir vu me pousser derrière l’enceinte, sans un regard et des regrets. Mais mon ombre rôde toujours sur tes flancs, modelant le pavé gras de ta chaussée. Je troublerai encore longtemps le soleil entier de tes terrasses.

Simon-Pierre HAMELIN

Tanger, 2012

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Simon Pierre Hamelin est écrivain, directeur de la revue littéraire Nejma et de la librairie des colonnes à Tanger.


[1] Zone frontière d’une province de l’Empire romain.

[2] Cigarette de marque marocaine.

[3] Mosquée du Grand Socco.