DétroitS Lundi 23 avril, 2012

Bosphore

A l’occasion de l’exposition au Centre Atlantique de la photo à Brest (à partir du 27 avril) et du livre Détroits aux Editions Le bec en l’air (sortie le 3 mai), un auteur invité vient, chaque semaine, donner sa vision du détroit.

Cette semaine, Claire Dutrait, co-fondatrice avec Matthieu Duperrex du blog Urbain, trop urbain, avec un texte sur les rives du Bosphore.

Une longue route mène en Anatolie avec ses collines aux coulées de maisons beiges et roses et vertes parmi les forêts d’automne au bord desquelles se vendent des cagettes de légumes d’été. Tu cherches à monter un chemin de terre pour voir la mer mais un gardien rugit en 4×4 et t’empêche de regarder objectivement un chantier de corruptions d’État sous le ciel de béton lisse qui laisse là s’échapper un crachin sur le pare-brise.

© Sébastien Sindeu / Le long de la mer de Marmara, pétroliers en attente de passage du détroit.

Plus loin, deux criques s’ouvrent à toi, l’une aux cinq mille goélands, l’autre aux cinq chiens qui s’ennuient à manger du sable derrière les flots gris — à la fin ils s’allongent sur leurs traces et perdent leurs yeux parmi les roseaux jonchés sur la plage arrondie. Des vaches broutent des ordures de métal et de laine au bord d’un camp militaire sous les chênes verts. Riva la grecque s’apprête aux chaleurs de l’été alors que l’hiver n’est pas encore là : le sol se dame, le goudron sent déjà, les tables en bois nouent des familles absentes avec des tapis, des paniers, des grills et des femmes qui ne se baigneront pas.

© Sébastien Sindeu / A bord d’un ferry en direction de la mer Noire.

Tu descends vers la plage par une ruelle. À l’abri du vent sur la place des hommes jouent au backgammon en montrant leur dos aux pétroliers qui s’engagent sur le Bosphore. Tu cherches le rêve d’anoraks orange de l’Ukraine sous le même ciel bas de l’autre côté — mais qu’en sais-tu maintenant que les télévisions n’y vont pas ? Les coquillages cassés crissent contre le sable d’or. Une vision d’Odessa en noir et blanc dévale l’horizon par intermittence dans un rayon du soleil rasant et s’embouche au canal bordé de barbelés. La Mer Noire se fait berceau en bas des escaliers de la Russie — Ovide y pleure la perte de sa capitale — longue plainte latine de l’exil sur le Pont Euxin devant la mer close qui verdit au soleil qui s’éloigne.

© Sébastien Sindeu / A l’embouchure de la mer Noire.

Mer Noire éclose au Styx des rêves échoués.

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Claire Dutrait est co-fondatrice, avec Matthieu Duperrex, du blog Urbain, trop urbain. sur lequel vous pouvez retrouver tous ses articles sur Istanbul.